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2. La désobéissance peut être légitime

Sommaire
NOTIONS COMPLÉMENTAIRES : DEVOIR, ÉTAT, LIBERTÉ

Qu’est-ce que la désobéissance civile ?

La désobéissance civile est le fait de désobéir publiquement à une loi dans un État démocratique, non dans le but de renverser le gouvernement, mais pour tenter de l’obliger à changer une loi ou une décision. Cette désobéissance se fait au nom de la justice morale (le légitime), lorsqu’on considère que la loi (le légal), ne correspond pas aux principes moraux de la majorité des citoyens.

Le premier à avoir parlé de désobéissance civile est le philosophe David Thoreau. En 1846, il refuse de payer un impôt à l’État américain pour protester contre l’esclavagisme en vigueur dans le sud des États-Unis. Il passera une nuit en prison. Il théorise ensuite son geste dans son livre “La désobéissance civile”. Mais au Ve s. avant J.-C, Sophocle avait déjà mis en scène un acte de désobéissance du personnage Antigone, fille d’Œdipe.

Compléments vidéo : la désobéissance civile

Comprendre la désobéissance civile à travers “Les Sentiers de la Gloire” (film de S. Kubrick)

Antigone

Dans cette tragédie grecque, Créon (roi de la Cité de Thèbes) a ordonné de jeter le corps mort de Polynice, frère d’Antigone, en dehors des murs de la Cité sans lui donner de sépulture, parce qu’il a trahi la Cité. Antigone désobéit et enterre le corps de son frère.

Sophocle, Antigone (441 av. J.-C.)
Créon – Et tu as osé passer outre à mes lois?
Antigone – Oui, car ce n’est pas Zeus qui les a proclamées, et la Justice qui siège auprès des dieux de sous terre n’en a point tracé de telles parmi les hommes. Je ne croyais pas, certes, que tes édits eussent tant de pouvoir qu’ils permissent à un mortel de violer les lois divines: lois non écrites, celles-là, mais infaillibles. Ce n’est pas d’aujourd’hui ni d’hier, c’est de toujours qu’elles sont en vigueur, et personne ne les a vues naître. Leur désobéir, n’était-ce point, par un lâche respect pour l’autorité d’un homme, encourir la rigueur divine? Je savais bien que je mourrais; c’était inévitable - et même sans ton édit! Si je péris avant le temps, je regarde la mort comme un bonheur. Quand on vit au milieu des maux, comment ne gagnerait-on pas à mourir? Non, le sort qui m’attend n’a rien qui m’afflige. Si j’avais dû laisser sans sépulture un corps que ma mère a mis au monde, alors j’aurais souffert; mais ce qui m’arrive m’est égal. Tu estimes, n’est-ce pas, que j’ai agi comme une folle? J’en dirais autant de toi.
1. Dans ce texte, qu’est-ce qui renvoie au Droit (la légalité) et à la morale (la légitimité) ?
2. Quels sont les arguments d’Antigone pour désobéir aux ordres du roi Créon ?

Compléments vidéo : l’histoire d’Antigone

La désobéissance civile selon John Rawls

John Rawls, “De la désobéissance civile” (Théorie de la justice, 1971)
&1 - La difficulté est celle du conflit des devoirs. Quand le devoir d’obéir aux lois promulguées par une majorité législative cesse-t-il d’être une obligation face au droit de défendre ses libertés et au devoir de lutter contre l’injustice ? (…)
&2 - La désobéissance civile peut, tout d’abord, être définie comme un acte public, non violent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener à un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. En agissant ainsi, on s’adresse au sens de la justice de la majorité de la communauté. (…)
&3 - La désobéissance civile est un acte politique, pas seulement au sens où elle vise la majorité qui a le pouvoir politique, mais parce qu’elle est guidée et justifiée par des principes politiques, c’est-à-dire par les principes de la justice qui gouvernent la constitution et, d’une manière générale, les institutions de la société. Pour justifier la désobéissance civile, on ne fait pas appel aux principes de la moralité personnelle ou à des doctrines religieuses, même s’ils peuvent coïncider avec les revendications et les soutenir; et il va sans dire que la désobéissance civile ne peut être fondée seulement sur des intérêts de groupe ou sur ceux d’un individu. Au contraire, on recourt à la conception commune de la justice qui sous-tend l’ordre politique. (…)
&4 - En outre, la désobéissance civile est un acte public. Non seulement elle fait appel à des principes publics, mais encore elle se manifeste publiquement. Elle s’exerce ouvertement avec un préavis raisonnable, elle n’est pas cachée ou secrète. On pourrait la comparer à un discours public et, étant un appel public, c’est-à-dire l’expression d’une conviction politique profonde et sincère, elle a lieu sur le forum public.
&5 - C’est pour cette raison parmi d’autres que la désobéissance civile est non violente. Elle essaie d’éviter l’usage de la violence, en particulier à l’égard des personnes, non qu’elle déteste l’usage de la force par principe, mais parce que celle-ci est l’expression ultime de ses revendications. Se livrer à des actes violents susceptibles de blesser et de faire du mal est incompatible avec la désobéissance civile comme appel public.
&1 - Expliquez ce qu’est un « conflit des devoirs » : quels sont nos deux devoirs qui se contredisent ? Utilisez les termes “justice”, “légal” et “légitime” pour expliquer ce problème.
&2 - Comment Rawls définit-il la désobéissance civile ?
&3. En quoi la désobéissance civile est-elle un acte politique ?
&4. Pourquoi la désobéissance civile doit-elle être un acte public ? Que deviendrait-elle si elle était un acte privé ?
&5. Pourquoi la désobéissance civile doit-elle être un acte non violent ?

Le manifeste des 343

En France, en 1971, des femmes publient le “Manifeste des 343” dans lequel elles affirment publiquement avoir désobéi à la loi en avortant. C’est une députée française (Simone Veil), en 1974, qui fait voter une loi légalisant l’avortement.

Le “Manifeste des 343
« Un million de femmes se font avorter chaque année en France.
Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples.
On fait le silence sur ces millions de femmes.
Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté.
De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre.
»
En quoi ce manifeste illustre-t-il la définition de la désobéissance civile de John Rawls ?

Complément vidéo : Le manifeste des 343 et la loi Veil